LA FIN DU MARCHÉ DOMESTIQUÉ DE LA DETTE, par François Leclerc

Billet invité.

Lorsque l’on découvre les petits et grands arrangements financiers laissés dans l’ombre, tout s’éclaire ! Notamment lorsque le financement de la dette publique est en question. En Europe, la détention providentielle de la dette souveraine par les banques européennes est à nouveau sur le tapis. Aux États-Unis, on a la confirmation documents à l’appui d’un accord secret avec l’Arabie Saoudite à propos de la dette américaine qui était un secret de polichinelle.

En Europe, la puissance publique, soucieuse de voir ses émissions de dette couvertes à des coûts absorbables, compte en premier lieu sur les achats des banques nationales pour y parvenir. Il en a résulté la formation d’un dangereux nœud gordien liant leur sort, qu’il faut impérativement trancher. La Commission et la BCE poussent à l’adoption de nouvelles règles qui imposeraient lors de l’analyse des bilans la prise en compte du risque de la dette souveraine, généralement considéré comme nul. Mais Matteo Renzi, le président du conseil italien, a déjà déclaré qu’il bloquerait une telle éventualité, les banques italiennes étant aux prises avec un énorme paquet de prêts au remboursement problématique.

Une fois pris en compte ce risque, une telle réglementation impliquera pour les banques d’accroître leurs fonds propres pour le couvrir, ou de diminuer le volume des titres de la dette publique inscrits à leur bilan en les vendant. Pour leur part, les États en sortiront plus vulnérables, conduits à affronter les exigences et les sursauts du marché international ainsi que l’accroissement du coût de leur endettement qui pourra en résulter.

Étudiant différentes formules possibles, l’agence Fitch a calculé que les banques européennes pourraient avoir à accroître jusqu’à 170 milliards d’euros leur capital ou devoir vendre jusqu’à 500 milliards d’euros de dette souveraine. Deux dispositions qui ne se feraient pas sans mal, en particulier dans le cas des banques espagnoles, italiennes et portugaises qui seraient les plus sollicitées.

L’affaire promet donc d’être de longue haleine, car l’arrangement qui prévaut aujourd’hui arrange à la fois les banques, qui obtiennent en contrepartie l’appui des États lors des débats portant sur la réglementation financière, et ces derniers qui sont délivrés d’un gros souci. Cet arrangement a en effet permis aux gouvernements d’accroître leur endettement sans faire fonctionner comme avant la planche à billets, tout en s’adaptant à l’interdiction faite à la BCE d’acheter la dette publique à l’émission. Mais il en a résulté une fragilité financière des banques qu’il va falloir résorber en le supprimant… Signe qu’en dépit de toutes les déclarations définitives nul ne peut garantir que des restructurations de dette ne seront pas indispensables à l’avenir.

Il faut remonter à juillet 1974 et à un voyage en Arabie Saoudite du secrétaire d’État au Trésor américain pour trouver l’origine de l’accord secret passé avec la monarchie saoudienne. L’agence Bloomberg a eu accès aux documents officiels et a pu reconstituer les événements. Conséquence de l’abandon des accords de Bretton Woods et de l’embargo décidé par les producteurs de pétrole regroupés dans l’OPEP, le monde affrontait alors son premier choc pétrolier. Il devenait vital pour le gouvernement américain de passer un accord avec l’Arabie saoudite, qui faisait à l’époque la loi sur le marché du pétrole. Au terme de celui-ci, la sécurité du royaume saoudien était assurée, notamment par la vente d’armements américain, et il achetait en contrepartie la dette US grâce à la manne de dollars procurée par la vente de son pétrole. Recyclés, les pétrodollars retournaient ainsi à leur point de départ et finançaient l’industrie de l’armement, base avec le dollar du pouvoir américain.

Combien de temps cela va-t-il pouvoir durer ? Une nouvelle donne est en train d’apparaitre avec la politique iranienne de l’administration Obama ainsi qu’avec la chute du prix du pétrole, qui touche de plein fouet les revenus des pays pétroliers. La monarchie saoudienne n’a plus les moyens financiers auxquels elle était accoutumée et pourrait être tentée de renégocier l’ancien accord afin de monnayer sa poursuite au plan politique. Faute d’un accord, la poursuite de l’endettement américain ne se présenterait plus sous les meilleurs auspices.

Comme quoi, il faut se méfier des discours sur le marché qui aurait décidé ceci ou cela  ! Les arrangements américain et européen arrivent en bout de course, et il en est de même au Japon, où les banques commerciales et la banque centrale ne vont plus pouvoir indéfiniment financer la dette. Partout, si rien n’est fait, une même cruelle vérité va s’imposer, celle d’un marché qui ne sera plus aussi bien domestiqué. Ce qui ne sera pas sans soulever quelques questions épineuses que les taux bas actuels éludent.